Penser l’être des singularités

Nous ne sommes pas singuliers par où nous croyons l’être. Notre singularité ne tient ni à notre caractère ou à nos bizarreries, ni au cours de notre vie ou au caractère exceptionnel de notre destinée. Il y a bien là des particularités, des accidents ou des trajectoires qui peuvent être peu communes, il n’y a pas le principe qui fait de chaque être un monde, un absolu. S’il en était autrement, si ces qualités, propriétés et attributs étaient les marques de la singularité, seuls les hommes au destin exceptionnel, ou les fous, les excentriques seraient réellement singuliers, tandis que les enfants qui jouent dans le parc, la mère qui veille sur eux, nous tous enfin qui sommes gens de l’ordinaire à l’invisible destinée, ne serions que les pâles copies d’un même modèle. Mais si chacun est singulier aussi sûrement qu’il est, en quoi consiste cet être ? Et pourquoi, alors que notre singularité est ce qui nous distingue, devoir faire tant d’efforts pour la saisir ? Parce qu’elle relève d’une ontologie seconde.

Nous sommes deux fois. Dans un premier temps, notre essence est dramatique. Nous sommes tout drame. C’est en ce premier sens que nous sommes des individus, ou des personnes. L’examen de cet être premier, comment il faut comprendre la constitution dramatique de notre être, est l’affaire d’une ontologie première ; peut-être l’affaire des biographes. Nous nous y sommes peu attardés car notre singularité n’est pas dans cet être premier. Elle est dans notre façon de nous tenir dans l’ombre d’une Idée qui, placée pour ainsi dire en arrière-plan de nos comportements, nous tient en sa puissance. Nous sommes singuliers en ce que nos comportements, non pas tous, ni systématiquement, mais en certaines circonstances, font voir notre être premier assiégé par une force qui le déforme. Notre essence s’échauffe et se tord au voisinage de ce souffle poétique et, tout en ne cessant pas d’être les individus que nous sommes, nous sommes une seconde fois.

Cette Idée directrice de notre être second, que j’ai appelé « affect » justement parce qu’elle affecte notre être premier, n’est pas encore nous. Mais appréhender la singularité d’un homme, c’est commencer par savoir quelle Idée est au principe de sa seconde nature, quelle formule poétique lui donne une unité de deuxième ordre qui n’est qu’à lui. Cet affect, c’est l’Eau de Thalès, le Crépuscule de Schumann. C’est ensuite voir cette Idée se décliner en une figure. Si en notre être premier nous sommes des individus construits à même un récit dramatique, nous sommes, en notre être second, des figures, des acteurs-personnages, c’est-à-dire une certaine manière de répéter un affect. Notre vie n’est plus alors un drame qui contient des significations qu’une biographie aurait à déchiffrer, mais autoprésentation, auto-affirmation d’un sens déterminé libéré de l’arrière-monde de la signification. Telle est la parure de l’animal, et pareillement pour nous, le déploiement de notre existence au sein d’une pure apparence qui seule permet la coïncidence de l’Être et du sens, là où ce qui est, est sans reste.

Le rapt ontologique. Penser l’être des singularités
Thomas Dommange

Thomas Dommange, Le rapt ontologique. Penser l’être des singularités
Thierry Laisney